Christian Leblanc – Egyptologue

"En Egypte, on est à l'échelle de l'éternité»

Son domaine est celui des morts, son temps est l'éternité, ce qui lui donne une certaine sérénité. Sur la rive ouest du Nil, face à Louxor, l'égyptologue Christian Leblanc règne sur le mystérieux domaine de l'antique Thèbes, où sont nichés les tombes des rois et des reines, et les «temples de millions d'années». Il est l'incarnation d'une égyptologie en pleine mutation. Ici, on fouille, on creuse, on recherche les témoins du passé avec une obstination de fourmis. On préserve aussi, on valorise, on restaure... Et c'est une nouvelle Egypte ancienne qui sort des sables et livre de nouveaux secrets. Christian Leblanc, qui l'aime au point de lui consacrer toute sa vie, en est persuadé: cette Egypte-là nous en apprend autant sur nous-mêmes que sur le passé. IFAO

Interview par Dominique Simonnet, le 15/12/2003 – L’Express.

Chaque fois que l'on vous rend visite sur vos chantiers de fouille, à Louxor, on est stupéfait par l'incroyable activité qui y règne, par les découvertes, les progrès réalisés chaque année. Comme si l'égyptologie, que l'on croit souvent confite dans ses musées, était en pleine évolution.

Elle l'est. L'égyptologie dispose désormais de nouveaux outils, de nouvelles méthodes, de nouveaux sujets d'étude. Elle a beaucoup évolué depuis le temps des premiers explorateurs. Après l'expédition de Bonaparte, puis la découverte des hiéroglyphes, en 1822, la tâche des premiers égyptologues fut d'abord de dégager les temples, de retrouver les tombes enfouies dans les sables depuis des milliers d'années. C'était un travail colossal, qui a occupé des générations et des générations de chercheurs. Puis on a créé le Service des antiquités, en 1858. De nouvelles lois allaient alors régir l'égyptologie et mettre progressivement fin aux fouilles sauvages et rapides, menées parfois par des amateurs en quête de trésors. Mais ce n'est, en fait, que beaucoup plus tard que les mentalités ont changé, lorsqu'en 1960 le monde a appris que les temples de Nubie, dont ceux d'Abou-Simbel, risquaient d'être engloutis par la construction du barrage que Nasser faisait ériger sur le Nil. On a alors compris que l'héritage laissé par cette civilisation était une parcelle de l'histoire de l'humanité qui appartenait à la planète tout entière, et qu'il fallait s'associer pour le sauvegarder.

Christian Leblanc - Egyptologue - Tombe de Nefertari

C'est d'ailleurs ce qui vous a décidé à devenir égyptologue.

J'avais 12 ans cette année-là, j'étudiais l'Egypte ancienne en sixième. Un soir, j'ai entendu à la télévision le discours de Malraux retransmis de l'Unesco: les monuments de Nubie étaient condamnés, disait-il, si les nations du monde n'intervenaient pas. Je ne pouvais pas y croire. Le lendemain, j'ai fait la quête au collège pour envoyer de l'argent à l'Unesco. Surprise: le directeur général de cet organisme m'a répondu pour me remercier. Ensuite, j'ai écrit à Nasser...

A 12 ans ?

Oui. J'ai également entamé une correspondance avec les grands égyptologues de l'époque qui, tous, m'ont envoyé des lettres d'encouragement. Dès lors, je n'ai plus voulu qu'une chose: apprendre et apprendre encore sur cette merveilleuse civilisation. A 18 ans, je suis allé pour la première fois en Egypte, sans connaître un mot d'arabe. Ce fut une révélation: tous ces monuments que je connaissais par les livres et les photos, je les voyais vraiment...

Et vous travaillez maintenant en Egypte depuis vingt-huit ans. En quoi la science a-t-elle tant changé?

Aujourd'hui, l'égyptologie est pluridisciplinaire. Elle fait appel à des historiens, des anthropologues, géologues, archéobotanistes, archéozoologues (on étudie jusqu'aux végétaux et ossements d'animaux retrouvés dans les cuisines d'un temple), ingénieurs, architectes, informaticiens, restaurateurs, tailleurs de pierre... Les techniques ont progressé: des radars peuvent être utilisés pour certaines fouilles, des scanners peuvent restituer des ensembles monumentaux avec leur décor, leurs textes hiéroglyphiques, et modéliser, en fonction des époques, l'évolution architecturale d'un temple. Tout cela nous permet de travailler beaucoup plus rapidement qu'autrefois et de nous intéresser à d'autres aspects de l'Egypte ancienne. Pendant longtemps, on a étudié ses rouages officiels, qui étaient les plus accessibles, ce qui a permis de donner un cadre à la civilisation. Mais, petit à petit, on s'est orienté vers d'autres facettes de la société égyptienne: son administration, son économie, ses coutumes, ses lois. C'est cela, le nouveau trésor des archéologues. Nombre d'idées reçues sont ainsi en train de disparaître.

Par exemple?

Depuis plusieurs années, nous effectuons des fouilles au Ramesseum, le «temple de millions d'années» de Ramsès II: un monument unique en Egypte, car il est entouré de toutes ses dépendances - on a même retrouvé les cuisines, boulangeries et brasseries dans son enceinte. On se rend compte aujourd'hui qu'un tel complexe n'était pas un simple lieu de culte funéraire, comme on le croyait jusque-là. Il s'agissait d'un grand centre économique pour lequel travaillaient de nombreux fonctionnaires dépendant de l'administration royale et qui percevaient un salaire sous forme de denrées. A la fin du règne de Ramsès III, période d'instabilité, des artisans de l'institution royale se sont d'ailleurs rebellés et ont manifesté aux portes du temple pour réclamer leur rétribution. C'est dans ce contexte que se sont aussi déclenchées les premières grèves attestées de l'Histoire. A l'époque, la cour du pharaon se trouvait dans le Delta, très loin de Thèbes. Comment était organisé ce pouvoir décentralisé qu'administraient les temples? Le résultat des fouilles comme l'étude des tombes des responsables des différents services, creusées à proximité, depuis les intendants jusqu'aux scribes, vont maintenant nous permettre de mieux le comprendre.

La vision de la religion égyptienne a-t-elle aussi changé?

Longtemps, on a considéré la religion égyptienne d'un point de vue judéo-chrétien, en séparant le monde polythéiste du monde monothéiste. Cela n'est plus possible. L'idée de polythéisme, pas plus que celle de monothéisme, n'a jamais effleuré les anciens Egyptiens.

Christian Leblanc - Egyptologue

Mais tous ces dieux à têtes d'animaux, ces déesses...

Le concept d'unité, du «Un», a toujours été présent dans l'Egypte ancienne, depuis les théologiens d'Héliopolis, plusieurs millénaires avant notre ère. Le monde est né de l'unité: à l'origine, la butte émerge du Noun, l'océan primordial, pour donner naissance au soleil, qui lui-même engendre la lumière et la vie. Pour que ce Un puisse se perpétuer, il fallait qu'il se métamorphose et se multiplie: c'était le seul moyen pour ne pas revenir à la non-existence. En fait, ces dieux ne sont que des facettes du divin, car le fondement intellectuel veut que, dès qu'il existe, le divin doive se différencier. Avec le temps, les théologiens locaux ont récupéré certaines de ces facettes, les ont érigées en divinités locales à des fins politiques et ont fini par en faire des dieux à part entière. Ainsi, au Nouvel Empire, lorsque Thèbes est promue capitale religieuse et politique du royaume des «Deux Terres», les prêtres proclament Amon «roi des dieux».

Et le fameux Akhenaton, alors, celui dont on dit aujourd'hui qu'il aurait voulu unifier les croyances polythéistes de l'ancienne Egypte en instaurant un dieu unique?

C'est une idée qu'il convient de corriger. Akhenaton (Aménophis IV), alors jeune prince, fut éduqué à Héliopolis. Il fait figure de grand théologien. C'est pour empêcher les grands prêtres d'Amon à Karnak de prendre le pouvoir qu'il a redonné à la monarchie sa dignité et repris en main les affaires religieuses en récupérant sa charge de prêtre suprême. Akhenaton a été un précurseur du fondamentalisme religieux: il a surtout tenté de revenir aux sources, à l'unité initiale. On a dit qu'il avait fait marteler le nom d'Amon sur tous les murs des temples, mais on n'a jamais retrouvé un décret qui l'aurait ordonné. En revanche, certains membres de son entourage ont dû s'attaquer aux images des dieux, peut-être comme les taliban aujourd'hui. En ce temps-là, graver une image, c'était lui donner vie. Marteler ou fracasser la tête d'une statue, c'était donc détruire toute possibilité d'action de cette image, lui retirer toute existence potentielle, bref toute vie. C'est pour cette même raison que, plus tard, les premiers chrétiens s'attaqueront aux statues des pharaons, assimilées à de provocantes idoles.

Christian Leblanc - Egyptologue

Ces monuments colossaux, ces temples dédiés aux pharaons, tout cela suggère une société opprimante, une société d'esclaves... Est-ce la vérité?

Non. C'est encore un cliché, nourri par les films et les bandes dessinées, qui a trop duré! L'Egypte ancienne n'a jamais été une société de type esclavagiste au sens où des esclaves auraient constitué un moteur de l'économie du pays, comme ce fut le cas à Rome et à Athènes. Certes, la société égyptienne était très hiérarchisée, du roi jusqu'au paysan; la situation de ce dernier n'était pas brillante, il devait payer de lourds impôts sur ses récoltes, mais c'était un homme libre! On ne peut nier l'existence de prisonniers étrangers ramenés à la suite des guerres, mais ces hommes asservis n'avaient pas à proprement parler un statut d'esclave. Des exemples montrent que leur situation pouvait même parfois évoluer favorablement. La construction des grands monuments était une corvée, tout comme le nettoyage des canaux, travaux auxquels on devait participer durant certaines périodes de l'année. Bien sûr, lorsqu'on voit ces pyramides, ces temples, on se dit que dans une telle civilisation l'individu n'était rien, qu'il était écrasé. C'est oublier que ces monuments s'adressaient non pas aux hommes, mais aux dieux. La notion de foi y est prépondérante. En Egypte, on est à une autre échelle: celle de l'éternité.

N'y avait-il pas quand même une oppression de la religion, une obsession quotidienne de la mort?

L'Egyptien ancien aimait la vie. Des textes le disent clairement: «Fais un jour heureux. Rejette loin de toi le souci. Songe à te réjouir... jusqu'à ce que vienne ce jour d'aborder la terre qui aime le silence.» Mais il appréhendait la mort et éprouvait la nécessité de préparer ce «passage» vers l'au-delà dans les meilleures conditions. Les tombes étaient des lieux de mémoire qui permettaient de rendre hommage aux disparus. Si la sépulture était détruite, ou si l'inscription du nom du défunt était simplement effacée, alors c'est son existence même qui était anéantie. Ce qui explique parfois ces martelages volontaires de noms, destinés à effacer l'individu de la mémoire collective.

L'obsession, c'était donc plutôt celle de la mémoire. Cette civilisation n'a cessé de se perpétuer, ce qui explique peut-être son exceptionnelle longévité: près de quatre mille ans!

Pour entretenir cette durée, il fallait la régénérer, d'où l'importance que les anciens Egyptiens accordaient à la «Première Fois», c'est-à-dire au renouvellement de l'acte de la création originelle. C'était une référence, un repère dynamique que concrétisaient les rituels et les liturgies. Mais ne croyons pas pour autant que la civilisation égyptienne ait stagné. Entre les grandes époques - Ancien, Moyen, Nouvel Empires - il existe ces plus ou moins longues «périodes intermédiaires», moments de confusion, de conflits sociaux et politiques, d'invasions ou de vacillement des valeurs. Chacune de ces crises fut un mal nécessaire, un creuset qui a relancé la civilisation. Chaque fois, il en est ressorti quelque chose de nouveau. Ce sont là des jalons importants pour comprendre l'évolution de la pensée et des comportements.

Mais la pensée égyptienne en elle-même n'est jamais contestée. Est-ce l'osmose entre le religieux et le politique qui a permis une telle pérennité?

Au début, certainement. Mais les liens se sont par la suite distendus entre le Palais et le Temple. On est progressivement passé du pouvoir d'un roi-prêtre à celui d'un prêtre-roi. Ce qui souligne les rivalités qui sont lentement apparues, au fil des temps, entre Pharaon, garant de l'institution royale, et le clergé, devenu de plus en plus puissant et indépendant. A la fin de l'histoire pharaonique, ce ne sont même plus des rois autochtones qui dirigent l'Egypte, mais des étrangers. A l'époque romaine, les empereurs sont pharaons, mais ils sont à Rome. Le clergé indigène s'en est trouvé renforcé. Ce sont les prêtres qui, finalement, gouvernent l'Egypte, avant que le christianisme, et notamment l'édit de Théodose Ier, impose la fermeture des temples... La pensée égyptienne évolue, tout comme les rituels funéraires. Tout reposait jusque-là sur la conservation des corps, seul gage de survie. Sans la momie, il n'y avait pas de renaissance possible. Le passage du corps à l'âme marque une importante transition. La fin des momies s'ajoute à la disparition de l'écriture hiéroglyphique. Alors, tout se perd, tout s'écroule. C'est finalement ainsi que meurt la civilisation égyptienne.

Christian Leblanc - Egyptologue

Et vous, en restaurant les tombes et les temples, vous tentez en fait de poursuivre cette régénération des anciens Egyptiens...

Oui, en quelque sorte. Mais notre mentalité est bien différente de celle des anciens Egyptiens. Cependant, nous apprenons beaucoup des Egyptiens d'aujourd'hui avec qui nous collaborons. Il y a chez eux un savoir-faire, tout un ensemble de coutumes et de survivances qui sont loin de nous laisser indifférents. Depuis la révolution, les Egyptiens ont pris leur patrimoine en main. C'est donc dans le cadre d'une coopération que se déroulent maintenant les recherches et les travaux. Plusieurs jeunes égyptologues égyptiens reçoivent leur spécialisation à l'étranger. Sur le terrain sont aussi formés des chercheurs et des techniciens. Il est louable de voir désormais les écoliers venir visiter les sites archéologiques. Mais on aimerait aussi qu'ils soient encadrés par de véritables guides. Enseigner leur patrimoine aux jeunes Egyptiens est une tâche urgente, car c'est pour eux la seule condition de renouer avec leurs véritables racines. L'esprit néocolonialiste a vécu. De nos jours, il s'agit d'aller vers l'autre avec sincérité pour contribuer à combler ce grand fossé entre le Nord et le Sud, peut-être entre le temporel et l'intemporel. Je suis convaincu que, par la richesse de son passé et sa sagesse exemplaire, l'Egypte peut nous apporter beaucoup. Et d'abord nous aider à nous comprendre un peu mieux nous-mêmes.

Qui, sur la rive occidentale du Nil, ne connaît le «Dr Leblanc»? Les fellahs le saluent d'un geste respectueux, les égyptologues parlent de lui en termes élogieux. Directeur de recherche au CNRS et patron de la Mission archéologique française de Thèbes-Ouest, fondateur de l'Association pour la sauvegarde du Ramesseum, Christian Leblanc est l'un des meilleurs connaisseurs du Nouvel Empire. Le voilà examinant une colonne du Ramesseum, dont les restauratrices aux gestes précis retrouvent les antiques peintures. Le voici dans la tombe du grand Ramsès II, qu'il déblaie depuis des années et rêve d'ouvrir un jour au public, rénovée, magnifiée (dans dix ans, peut-être...). Le voilà encore expliquant patiemment un texte hiéroglyphique à son visiteur éberlué. Nul doute que de leur royaume invisible les dieux reconnaîtraient l'un de leurs serviteurs, un de ces mortels passionnés qui travaillent pour leur pérennité.

Tous les ans,  du mois d'octobre au mois de janvier,  l'équipe de sauvegarde du Ramesseum dirigée par Christian leblanc reprend sa mission de fouilles et de restauration du temple des millions d'années de Ramsès II. Vous pouvez participer à la sauvegarde du temple en vous procurant le carnet de fouilles "le Memnonia" du site édité chaque année par l'association de sauvegarde du Ramessum et à l'IFAO.

Vous pouvez également participer aux visites guidées par Christian Leblanc in situ. (vidéo ci-dessous des voyages de l'ASR)

inscriptions ici

Dans le collège de Pharaon.
 
L’école du temple de Ramsès II, mise au jour dans le quartier sud du Ramesseum à Louqsor, dévoile un aspect socioculturel de l’institution pharaonique en milieu rural.
Sept cents mètres carrés, c’est la superficie de l’école du temple de Ramsès II, qui a été récemment découverte par la Mission Archéologique Française de Thèbes-Ouest (MAFTO), qui est dirigée par l’égyptologue Christian Leblanc.
Edifice de culte, mais également centre économique et administratif du pouvoir royal, le Ramesseum comprenait des magasins à céréales, à huile, à vin, des ateliers, des cuisines et des boulangeries, des intendances, des services administratifs et bien d’autres officines. « Pour la première fois, les fouilles ont livré non seulement la structure architecturale d’un tel établissement, mais aussi le matériel archéologique qui confirme cette identification », explique Leblanc.
Pour lui, il n’y a aucun doute que d’autres écoles du même type devraient exister dans les différents temples voisins de celui de Ramsès II, mais jusqu’à présent, aucun de ces monuments n’a révélé de structure comparable. « Dans le contexte du Ramesseum, nous savions qu’un établissement avait été réservé à l’enseignement, puisqu’une famille de scribes, contemporaine du règne de Ramsès II, est connue pour y avoir formé de jeunes élèves. Bien plus tard encore, Diodore de Sicile suggérait la présence d’un scriptorium dans ce temple, mais sans doute faisait-il allusion à la structure que nous avons découverte », reprend Leblanc.

La pratique comme moyen d’enseignement

L’école du Ramesseum, implantée non loin du palais royal, est constituée de 17 unités ou cellules de moyennes dimensions, séparées par des cloisons en briques crues estampillées, pour nombre d’entre elles, au nom du « Château de millions d’années de Ramsès II ». Ces petites pièces n’étaient visiblement pas réservées aux élèves, mais plutôt aux professeurs et à quelques apprentis, à qui l’on confiait des exercices de sculpture. Des ostraca figurés en calcaire, retrouvés sur place, semblent en être le témoin. On y remarque la technique de quelques élèves malhabiles qui apprenaient encore leur futur métier de scribe-décorateur. Cependant, ces unités n’étaient pas les seules composantes de l’école du Ramesseum. En avant, se trouvait une vaste esplanade de près de 40 m de long sur 7 m de large, dont le sol, en terre, avait été damé. C’est dans cet espace, sans doute protégé du soleil par des velums, que se rassemblaient les élèves, pour suivre les enseignements dispensés par les professeurs. « Les cours, qui avaient lieu en plein air, sont ce que l’on va retrouver beaucoup plus tard dans les kottabs », constate Christian Leblanc, pour qui ces écoles pharaoniques constituent sans doute une préfiguration des établissements d’enseignement du monde arabo-musulman. C’est dans ce contexte que pas moins de 250 ostraca hiératiques et hiéroglyphiques ont été jusqu’à présent retrouvés.

Certains sont des exercices d’écriture, des extraits de la Kemyt, un manuel de calligraphie que l’on utilisait couramment depuis le Moyen Empire dans le milieu scolaire, d’autres sont des extraits littéraires ou d’hymnes religieux. La mission a également découvert un ensemble de documents qui confirme incontestablement la vocation des lieux. Il semble que l’on apprenait d’abord à écrire en hiératique, et les élèves plus avancés pouvaient ensuite s’exercer à l’écriture sacrée : un bel ostraca présente un exercice de ce genre et montre les corrections que le professeur pouvait faire au besoin, pour réordonner les proportions ou la disposition des signes les uns par rapport aux autres. Des ostraca suggèrent aussi si certains élèves étaient de vrais débutants dans l’art de l’écriture, dans la gravure ou dans la sculpture, d’autres, en revanche, avaient un réel talent.
 
Les institutions éducatives de l’époque pharaonique, telle que nous le révèle la découverte effectuée au Ramesseum, semblent préfigurer les structures scolaires que l’on retrouvera plus tard dans le monde arabo-musulman. 

Leur conception comme leurs méthodes ont probablement servi de cadre aux madaress, ces prestigieux collèges-mosquées du Caire (Al-Azhar), de Tanta, de Dessouq, de Damiette ou d’Alexandrie, longtemps réputés en raison de la qualité des enseignements que d’éminents maîtres y dispensaient en théologie, en mathématiques, en philosophie, en langues étrangères, en géographie, voire en médecine. L’organisation de tels établissements, qui incluaient dans leur enceinte une maison des lettres (Dar al-oloum), une maison de livres (bibliothèque ou Dar al-kotob) et une école coranique (kottab) pour les enfants apprenant à écrire et à lire à partir du Saint Coran, ne peut laisser indifférent quiconque se préoccupe de l’enseignement dans l’Egypte ancienne », estime Christian Leblanc.

Etude et divertissement

« Pour donner aux jeunes élèves un véritable code de vie, on leur donnait à copier et recopier plusieurs fois certaines œuvres littéraires et religieuses fort réputées, comme La satire des métiers, L’enseignement d’Amenemhat Ier à son fils, L’hymne à la crue du Nil ou encore L’hymne à Rê, le dieu solaire », explique Leblanc. Ainsi, parallèlement à leur alphabétisation, ces enfants apprenaient, par de mémorables exemples littéraires, un certain nombre de règles à respecter, en somme une vraie morale qui devait les guider durant toute leur vie.

Mais à l’étude devaient aussi succéder des moments de détente. Lors de la fouille du parvis de l’école, quatorze exemplaires d’un jeu de billes ont été retrouvés. Ces petites billes en silex, au nombre de 5, 6 ou 8 regroupées par ensemble, constituaient un jeu d’adresse. « Il m’a fallu l’aide de l’un de mes meilleurs ouvriers de chantier, Mohamad, pour identifier ce jeu que les habitants de Louqsor connaissent encore sous le nom de bawawah, gabbah ou leabet el-al, assez proche finalement du jeu d’osselets », explique Christian Leblanc.

Ainsi, après de longues heures d’études, les enfants pouvaient s’adonner à quelques divertissements. Sans doute une récréation bien méritée !

Une éducation destinée à l’élite

L’école du Ramesseum était fréquentée surtout par les fils des fonctionnaires en charge du temple, qui pouvaient y recevoir une éducation, et s’y trouvaient de même une minorité d’individus de la population, à noter que le nombre d’enfants alphabétisés n’était certainement pas élevé dans l’ancienne Egypte. Quant aux filles, elles avaient d’autres charges qui les dispensaient de l’école, à quelques exceptions près.

Bien que de nombreuses disciplines y aient été enseignées, l’école préparait surtout au métier de scribe, perçu comme le meilleur métier, ainsi que le rappelle la fameuse Satire des métiers.

Quant aux professeurs de l’école du Ramesseum, il s’agissait de fonctionnaires dont l’activité s’exerçait au sein du temple. On sait qu’un certain Samout était en charge de cet établissement à l’époque de Ramsès II. Son fils, Amenouahsou, dont la tombe se trouve dans la nécropole du Cheikh Abdel-Gournah, en hérita avant de la transmettre à son fils, Didya, qui, lui-même, devait la transmettre plus tard encore à Khaemipet, son propre fils. Ainsi, sur plusieurs générations, cette famille exerça le métier de scribe de l’école du Ramesseum, institution d’enseignement sans doute dans la lignée de ces « Maisons de vie » provinciales, voire rurales, attestées par les textes depuis les plus lointaines dynasties, et dans lesquelles était surtout assuré un apprentissage professionnel, dont bénéficiaient les fils des élites, recrutés ensuite, selon les besoins, par l’administration royale.

Doaa Elhami - El Aharam

Cette école est la première de ce genre localisée avec certitude. Sa découverte intervient six ans après la mise à jour des cuisines et des boulangeries du Ramesseum, où étaient préparées, outre les offrandes divines, les rations alimentaires données aux fonctionnaires en guise de salaire. Des entrepôts ont également attiré l'attention des archéologues qui tentent patiemment de déterminer le contenu précis de chaque salle. Mais les fouilles qui mobilisent jusqu'à 200 personnes sont encore loin d'avoir tout révélé. Pour Christian Leblanc, « il reste de nombreux quartiers à découvrir. Nous savons par exemple que le temple abritait un tribunal, des ateliers et des officines où étaient fabriqués les huiles sacrées et les parfums. Chaque découverte nous permet de mieux comprendre le fonctionnement économico-administratif de ce temple. » Et celui d'une civilisation qui n'a pas fini de nous surprendre.

Matthieu Ravaud

Commentaires (2)

1. eric zak 04/12/2016

Bonjour Mohamed,

comment allez vous et la famille?
vous aurez peut être un autre egyptologue comme ami puisqu' hier nous étions au Louvre et Antoine veut rentrer
faire ces études à l'école du Louvre dès septembre 2017 , si bien sûr il obtient son Bac et les tests probatoires pour être admis à l'école du Louvre.Je pense qu'il serait très heureux de revenir à Luxor et pourquoi pas faire des stages en Egypte ,pourquoi pas.
On vous embrasse les zakidou

2. verlinden chloé 02/01/2013

bonjour monsieur,
je suis une élève en sixième humanité. pour cette dernière année, nous devons faire un travail de fin d 'étude. mon sujet est les rites funéraires dans l’Égypte ancienne. Pourriez vous m'aider en m'envoyant de la documentation sur ce sujet, s'il vous plait.
je vous en remercie d'avance.
je vous prier d'agréer monsieur mes salutations.

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